Un mort peut-il être critiqué ? Certainement. Peut-on, au nom de la liberté d’expression, l’insulter, se réjouir publiquement de sa mort et prétendre connaître sa destination dans l’au-delà ? La question mérite d’être posée avec gravité, à la lumière de nos valeurs sociales, de nos traditions et des enseignements de l’islam.
Il est un peu plus de 3 heures du matin, en ce jour du 25 avril 2026. Des colonnes terroristes du JNIM lancent des attaques complexes et coordonnées contre plusieurs localités du pays. À Kati, l’une d’elles vise le domicile d’un homme. Pas n’importe lequel : le ministre de la Défense et des Anciens Combattants, le général d’armée Sadio Camara. L’homme ne fuit pas. Il décroche son arme. Il défend sa maison, sa famille et son honneur de soldat. Il tombe, les armes à la main. Pour la Nation, l’image est instantanée, indélébile. Sadio n’est pas mort dans un accident, ni dans son lit. Il est mort en soldat. En martyr. C’est l’architecte, le fer de lance, l’homme qui a porté sur ses épaules la montée en puissance des FAMa, qui a rendu à l’armée malienne sa dignité et à Kidal son drapeau. Six mois plus tard, son nom reste une prière dans les casernes, une fierté dans les maquis et une larme dans les foyers.
C’est ce socle sacré que Cheick Oumar Doumbia, dit COD, a choisi de piétiner.
Sur TikTok, en direct, devant quelques dizaines de followers, l’homme qui se présente comme « le Politologue », analyste, président du cabinet The Mind et figure de la contestation de la Transition souverainiste, lâche des propos que les réseaux sociaux n’ont pas fini de relayer. Les mots, tels que rapportés, enregistrés et partagés en boucle, glacent. Sadio Camara serait mort : « bon débarras » ; il serait « en enfer » ; les terroristes auraient « tué le fils du lâche, le fougariden »… Une insulte gratuite, amorale et fétide, lancée à la figure d’une nation encore en deuil, à la mémoire d’un homme qui ne peut plus répondre.
L’effet est immédiat. Les réseaux s’embrasent. La toile, habituellement divisée, se soude dans l’indignation. Facebook, TikTok, WhatsApp : la même phrase revient : « On peut critiquer un vivant, on ne mange pas la chair d’un mort. » Le tollé est tel que, le lendemain, samedi 24 octobre, c’est le patriarche de la famille Doumbia lui-même qui prend la parole. Au nom de toute la famille, il se désolidarise. Il présente ses excuses à la Nation, à la famille du général et à l’Armée. Il rappelle que la famille Doumbia, en général, et son père en particulier, ne sont en rien liés à ce dérapage.
Le père en question n’est pas un inconnu. Le colonel-major Lassana Doumbia, actuel attaché de défense à l’ambassade du Mali à Washington, éphémère directeur général de la Sécurité d’État du 24 août au 25 septembre 2020, soit 32 jours à la tête des services, est un officier respecté, pur produit du Prytanée militaire de Kati et diplômé de l’École de guerre américaine. Un homme qui, lui, sait ce que signifie le mot honneur.
Mais l’imprudent persiste et signe. Le même 24 octobre, quelques heures après les excuses de son propre oncle, Cheick Oumar Doumbia revient en direct. S’il faut reprendre, il reprendra, dit-il. Il estime n’avoir rien dit de grave qui n’ait pas été dit auparavant dans ce Mali d’hypocrisie. Il revendique. Il assume. C’est là que l’insolence devient plus fétide. Ce n’est plus une erreur de langage, un mot qui dépasse la pensée. C’est une stratégie, une volonté de choquer pour exister.
Qui est donc ce fils qui renie l’éducation de son père officier ? COD s’est imposé depuis 2020 comme une voix discordante de la Transition. Fondateur du Collectif des Jeunes pour la démocratie, proche des mouvements pro-démocratie, il a été agressé au couteau à Kalaban Koro, en mai 2025, ce qui lui a donné une aura de victime. Résidant entre Bamako et la Côte d’Ivoire, il multiplie les directs où il attaque frontalement Assimi Goïta et Sadio Camara. Son discours, qui se veut intellectuel, flirte souvent avec la ligne rouge de l’injure. Cette fois, la ligne a été franchie, explosée.
Que dit alors notre tradition ? Que dit l’islam, que ce pays revendique à plus de 95% ?
Interrogeons les dépositaires. Ils nous disent : « Chez nous, on dit : la mort met fin à tout conflit. Quand ton ennemi meurt, ta guerre s’arrête. Si tu continues à frapper un cadavre, tu n’es plus un Horon, tu deviens un Haron ou un Jon, un esclave au sens moral, un maudit. » La Charte du Mandé, le Kurukan Fuga, l’a édicté il y a huit siècles : la vie humaine est sacrée. Le Maaya, l’essence même de l’homme, interdit de se réjouir de la mort. Un adage bambara dit : « Mogo saya ka fisa ni mogo maloya ye », c’est-à-dire : « La mort d’un homme vaut mieux que son humiliation. » Humilier un mort, c’est s’humilier soi-même devant toute la communauté. C’est perdre son Danbe, sa dignité.
On dit ici, dans notre société : « Même le chien, quand il voit le cadavre de son ennemi, détourne le regard. L’homme qui insulte un mort qui a défendu sa patrie a perdu le Mogoya. »
Et l’islam ? Notre religion est sans ambiguïté, et tous les oulémas, dont l’imam Oumarou Diarra, sont unanimes. Le Prophète Mohammed, paix et salut sur lui, a dit, dans un hadith authentique rapporté par Al-Boukhari : « La tasoubou al-amwat, fa innahoum qad afdaw ila ma qaddamou », c’est-à-dire : « N’insultez pas les morts, car ils sont déjà parvenus à ce qu’ils ont avancé. » Un autre hadith rapporte : « Casser l’os d’un mort, c’est comme casser l’os d’un vivant. » L’islam considère l’honneur du musulman, vivant ou mort, comme inviolable.
Pire, parler de l’au-delà d’une personne précise est un interdit majeur. Dire « il est en enfer », c’est se prendre pour Dieu. Seul Allah est juge.
En islam, Allah est le Juge suprême. Les êtres humains peuvent apprécier des actes à la lumière des prescriptions religieuses, condamner une injustice et rappeler les conséquences morales d’un comportement. Mais ils ne disposent pas, du seul fait de leur opinion personnelle, d’une connaissance certaine du jugement final qu’Allah portera sur une personne déterminée.
Le Coran rappelle que la connaissance de l’invisible appartient à Allah, notamment dans la sourate Luqmân (31:34). Ensuite, dans la sourate An-Nisa (Les Femmes), chapitre 4, versets 123 et 124 : « Ceci ne dépend ni de vos désirs ni des gens du Livre. Quiconque fait un mal sera rétribué pour cela, et ne trouvera en sa faveur, hors de Dieu, ni allié ni secoureur (…) Et quiconque, homme ou femme, fait de bonnes œuvres, tout en étant croyant… les voilà ceux qui entreront au Paradis ; et on ne leur fera aucune injustice, fût-ce d’un creux de noyau de datte. »
Ces versets rappellent que le salut, le Paradis ou l’Enfer, ne répond pas aux souhaits personnels, aux fausses espérances ou aux revendications communautaires, mais dépend de la foi et des actes réels de chacun. Allah rappelle que le décret divin ne dépend pas des souhaits ou des illusions (amaniy). L’accès au Paradis repose sur la responsabilité individuelle, associant une foi sincère à de bonnes œuvres, loin de toute simple revendication identitaire. La sagesse religieuse commande de laisser à Allah le jugement ultime des âmes.
Le Prophète a sévèrement mis en garde contre le fait de certifier l’Enfer pour quelqu’un, même pour un grand pécheur. C’est un acte d’orgueil spirituel qui peut annuler toutes les bonnes œuvres de celui qui le prononce.
Quant au statut de Sadio Camara, l’islam le place au plus haut. Le Prophète a dit : « Quiconque est tué en défendant ses biens est martyr ; quiconque est tué en défendant sa famille est martyr ; quiconque est tué en défendant son sang est martyr. » Les quatre écoles juridiques s’accordent sur ce sujet : celui qui meurt en défendant sa maison contre des agresseurs est un chahid. Le Coran est explicite : « Ne pensez point que ceux qui ont été tués dans le sentier d’Allah soient morts. Au contraire, ils sont vivants, auprès de leur Seigneur, bien pourvus » (sourate 3, verset 169). Insulter un chahid, c’est insulter ce verset. C’est insulter la promesse d’Allah.
Alors, Cheick Oumar Doumbia est-il défendable au nom de la morale sociale et de l’islam ? La réponse est non. Trois fois non.
Non, au nom de la liberté d’expression. La liberté d’expression s’arrête là où commence la diffamation du mort. Critiquer la politique de défense du ministre Sadio de son vivant, oui. Dénoncer la Transition, oui. Mais cracher sur sa tombe, non. Ce n’est plus de la politique, c’est de la nécrophagie morale.
Non, au nom de la tradition malienne. Aucun chef de village, aucun imam, aucun griot ne validera cet acte. C’est une faute contre notre Maaya.
Non, au nom de l’islam. Aucun marabout ne pourra trouver un seul verset ou un seul hadith pour justifier le fait de dire « bon débarras » devant un homme tombé sous les balles terroristes. Au contraire, l’islam impose de dire « Allahou Akbar » et de faire la Fatiha pour le défunt, même s’il était notre adversaire.
COD est aujourd’hui l’ennemi numéro un de la nation outragée, non pas parce que le régime l’a désigné comme tel, mais parce qu’il s’est lui-même exclu de la communauté des valeurs. En voulant blesser un homme mort, il a blessé des millions de vivants. En voulant insulter un général, il a insulté chaque soldat qui monte au front. L’insolence fétide, quand elle sort d’une bouche, finit toujours par retomber sur le visage de celui qui l’a prononcée. C’est la loi du karma mandingue, c’est la loi du Danbe perdu. On ne construit pas un destin politique sur le cadavre d’un martyr.
La Nation attend désormais autre chose que des excuses familiales. Elle attend que la justice, la morale et la tradition disent le droit. Car si la mémoire de nos martyrs n’est plus sacrée, alors plus rien ne sera sacré sur cette terre. Si Sadio n’est pas défendu dans sa tombe, qui défendra nos enfants demain ? La question n’est plus COD ; la question, c’est nous, c’est notre capacité collective à protéger la dignité de nos morts.
Par El Hadj Sambi Assa Touré Timera







